La langue alpine maritime des Paillons

 

Lo Berrenc, parlar gavòt de Berra las Alps.

Le Berrenc, parler gavot de Berre les Alpes.

Estiu linguistic dal 2002, trach de L’alpin palhonenc –ou gavot- des vallées des Paillons. Caractéristiques communes et spécifiques par Revest Laurenç (en préparation).

 

 

Le parler de Berre les Alpes, le berrenc est un parler du dialecte alpin appelé aussi gavot. Beaucoup de gens l’appellent encore communément patois, même si le terme n’est pas approprié, puisqu’il fait partie d’une langue avec des structures particulières et bien organisées avec une grammaire et des conjugaisons spécifiques.

 

Voici la carte de la répartition géographique des trois principaux dialectes D’Oc occupant la zone des Alpes Maritimes :

 

(carte de REVEST, 2003)

 

En couleur se trouve la langue d’oc (ou langue occitane), en blanc se trouve le royasque (dialecte de la langue génoise) et la langue monégasque.

La langue d’oc est répartie géographiquement en grands groupes semblables par certains traits spécifiques.

En rouge : l’alpin ou gavot, plus de la moitié du département ;

En mauve : le niçois, zone urbaine de Nice, de Beaulieu à Cagnes, et de La Trinité (mais pas Laghet), Drap, Borghéas (mais pas Peillon village), Cantaron à Castagniers et Saint Martin du Var ;

En jaune : le provençal, une grande partie de l’arrondissement de Grasse sauf le Haut Estéron (alpin).

 

Le gavot forme avec le niçois, le provençal, l’auvergnat, le limousin, le languedocien, le gascon-béarnais les différents ensembles de langue occitane.

 

Comme dans toute langue, il y a des règles auxquelles il convient de se conformer pour bien comprendre. Par convention, le texte en gavot est écrit en graphie classique. C’est dans le Comté de Nice que l’écriture classique s’est maintenue jusqu’à nos jours.

On trouvera donc souvent :

« o » [u][1] (pour un lecteur francophone prononcez « ou » et un italianophone « u »),

« ò » [o] (pour un lecteur francophone et italianophone prononcez « o » ouvert),

« uò » [wo] diphtongue (pour un lecteur francophone et italianophone prononcez « wo »),

« ua » et « oa » [wa] diphtongue (pour un lecteur francophone et italianophone prononcez « wa »),

« j » [dZ] (pour un lecteur francophone prononcez « dj », et un italianophone « gi »)

« lh » [j] (pour un lecteur francophone prononcez « y », et un italianophone « j », « gli »)

« nh » [N] (pour un lecteur francophone et italianophone prononcez comme « gn »)

« ch » [tS] (pour un lecteur francophone prononcez « tch » et un italianopone « ci »)

« c+ a, o, ò, uò, u » (pour un lecteur italianophone prononcez « k »)

« c+ e, i » (pour un lecteur italianophone prononcez « s »)

« ç » [s] (pour un lecteur francophone « s » et italianophone prononcez « s »)

« sh » [S] (pour un lecteur francophone prononcez « ch » et un italianophone « sci »)

La marque des « s » de pluriel en niçois est notée à l’écrit, même s’ils ne se prononcent plus depuis le XVIIIe siècle. Ils ne se prononcent que dans certains mots : « uèlhs », dans des noms de quartier « las planas », « l(as) arenas » alors qu’on les prononce toujours en gavot.

On garde les finales « -m » des 4ème personnes et « -tz » des 5ème personnes des conjugaisons. Enfin, le « t » final dans le suffixe « -itat » ne se prononce pas. Le –t final des participes passés -at, -it, -ut, ne se prononce jamais en Alpin.

 

Les phrases suivantes entre crochets sont en phonétique internationale (pour les linguistes) et les textes entre parenthèses sont des équivalents comme on entend selon la langue française (pour aider les francophones à prononcer).

L’accent tonique est sur l’avant dernière syllabe (syllabe accentuée soulignée) quand un mot est fini par une voyelle et sur la dernière quand il est fini par une consonne (sauf avec les –s des pluriels), mais si on a un peu l’oreille c’est plus facile. Pensez aux traces dans « l’accent du midi ».

 

 

Quelques traits spécifiques du gavot par rapport aUx autres dialectes:

                                                                                                               

=> Chute de T, D entre voyelles des mots latins :

- Le mot latin “MATURU” > maür > “mòir” [moj] (moy) mûr

Le mot latin “PASSATA” > passàia [pas’aja] (prononcez passàya) passée, à Berre, dans toute la vallée du Paillon de l’Escarène, le vallon de Laghet jusqu’au pays mentonnais (+ les 2 communes de Saint Etienne de Tinée, Saint Dalmas le Selvage et le 04 au nord).

Tous les participes passés féminins sont en -àia, ex. : “la jornàia fa buòn” (la djourya es bwo(n)) et au pluriel “lai jornàias son buònas” (ley djouryas soung bwonos).

 

Dans la vallée du Paillon de Contes et le reste du département concerné par le gavot, “PASSATA” (“passée” en français) devient passaa [pas’aw] (prononcez passaw).

Ce phénomène est constant dans tous les mots où en nissart et provençal on trouvera –d-, par exemple : “tiraor” (tirow) tiroir, “vuel” (vuel) veau, etc.

 

=> Generalement toutes les lettres se prononcent en gavot, encore plus qu’en niçois (sauf pour le –t final des mots). Exemple : “lo prat” [lu pra] (lou pra) le pré mais, “lo forn” [lu furn] (prononcez lou fourn) le four, “l’aulivièr” [l owlivj’Er] (l owlivyèr) l’olivier.

 

=> Les pluriels sont marqués tout le temps, ils se prononcent et se font bien entendre

 

Généralement, le pluriel d’un mot masculin se dit par le rajout d’un “–s” voire “-es”, ex. : “un òme”> “d’òmes”, “un berrenc”> “de berrenques”, et pour un mot féminin on rajoute un “-s” et parfois, cela devient un “-i”, ex. : “una frema”> “de fremas”/ “de fremai grandas”.

 

Par exemple la phrase “Lai fremai son puàias” donne en phonétique [lej fr’emoj sun py’ajos] voire [lej fr’emej sun py’ajas] (ley frémoy soun puàyos) ou (ley frémey soun puàyos) Les femmes sont montées.

Nota : le groupe “ai” a souvent tendance à passer à “ei” dans les pluriels féminins comme dans les mots courants, ex. : “naissut” (neyssu) il est né ; “mairina” (meyrina) marraine.

 

Le –s de l’article ressort devant une voyelle ou en fin absolue de phrase et devient –i devant une voyelle. C’est la même chose pour les démonstratifs, les adjectifs, etc., ex. :

“Lai gròssas amèndolas” les grosses amandes

“Aquelai fremas an manjat de lòngai favas” ces femmes ont mangé de longues fèves

 

Pour marquer les pluriels sur des mots déjà terminés par –s, on ajoute logiquement un -es, ex. : “un pas” > “de passes” (un pas, des pas en fr.).

 

=> Règles de formation des articles définis en alpin berrenc :

 

Comme souvent en gavot le système des articles est bien différent du niçois et du provençal.

 

 

Masculin

Féminin

Singulier

lo pan (Le pain)

 

l’òrt (Le jardin)

la frema (La femme)

l’escòla (L’école)

Pluriel

li fraires (Les frères)

lis amics (Les amis)

lai faissas (Les restanques)

las aurelhas (Les oreilles)

 

Contractions :

 

- Traduction du français à + le = au, à + les = aux :

 

Masculin

Féminin

a + lo = al

 

Vau al bòsc (Je vais au bois)

a + l’ = a l’

 

Parti a l’òrt (Je pars au jardin)

a + la = a la

 

Sio a la maison

(Je suis à la maison)

a + l’ = a l’

 

Es a l’escòla

(Il est à l’école)

a + li = ai

 

Es ai bolets

(Il est aux champignons)

a + lis = als

 

Fai atencion als arbres (Fais attention aux arbres)

a + lai = a lai

 

Parla a lai bèstias

(Il parle aux animaux)

a + las = a las/ as

 

Mèfi a las/as ortigas (Attention aux orties)

Als se prononce “as”.

Parfois, lai [lej] (ley) se réduit à li sous influence du niçois.

 

- Traduction du français de + le = du, de + les = des :

 

Masculin

Féminin

de + lo = dal

 

Es DAl vilatge (Il est du village)

de + l’ = de l’

 

Parti DE l’òrt (Je pars du jardin)

de + la = a la

 

Sio DE la familha

(Je suis de la famille)

de + l’ = a l’

 

Sio DE l’Escarena (Je suis de l’Escarène)

de + li = dei

 

Es un DEI vesins

(C’est un des voisins)

de + lis = dels

 

Es un dAls amics

(C’est un des amis)

de + lai = de lai

 

Es un amic de lai plantas (C’est un ami des plantes)

de + las = das

 

La fama das autras vilas

(La renommée des autres villes)

“Dals” se prononce “das”. (L’influence du niçois peut remonter depuis Drap-Borghéas et il peut arriver qu’il concurrence les formes berrenques par celles niçardes “dau” et “dei”).

 

=> Forme générale des mots :

           

            Le –a à la fin des mots est plus souvent [o] que [a], on sent déjà l’influence du gavot plus au nord. Exemples :

“lo sabta” (lou sato) le samedi

“l’escorcha” (l escourtcho) le racourci

“la planta” (la planto) la plante

 

Tous les mots finis en “–au, -èu, -òu” en niçois ou provençal (en “–au, -eau” en français), gardent leur forment de l’occitan classique en –al, el, òl. Exemples :

 “li bèls cavals” en gavot (prononcez li bès cavas), “lu bei / lei bèus cavaus” en niç et prov., “les beaux chevaux” en français

“lo castèl” en gavot (prononcez lou castèl), “lo castèu” en niçois et provençal, “ le château” en français, “rastel”.

 

De même pour les formes en “-èu” pour les cas suivants :

“lo solelh” en gavot, “lo solèu” en niç. et prov.

“lo magalh”en gavot, “lo magau” en niç. et prov. (“la houe” en français)

 

            La négation de marque se fait par “rèn” [re] (rè). Exemple : “sabi rèn” (sabi rè) je ne sais pas.

 

Les mots gavots gardent une forme plus classique quand le niçois perd des consonnes entre voyelles.

« Maijon » [majdZ’u] (prononcez maydjou),  ase” [‘aze], “camisa” [kam’iza] en berrenc par rapport aux formes réduites “maion, ae, camia” en niçard et provençal oriental.

 

=> Une prononciation spécifique de la vallée du Paillon de Contes (plus nordique) que la vallée du Paillon de l’Escarène (plus conservatrice)

 

- Comme –a à la fin des mots devient assez souvent [o], cela peut toucher aussi “a” en début de mot, au lieu de dire “aira” on dit “òira” (oyro) maintenant en fr., à la place de “a(v)ura” présent dans la vallée du Paillon de L’Escarène et le vallon de Laghet (en nissart “aüra”, en provençal “ara”).

 

–n à la fin des mots ne se prononce pas à Berre comme à Contes, Lucéram, ex. : “lo matin” [lu mat’i] (lou mat’i) le matin, “quarquarèn” [karkar’E] (quarqua) quelque chose, contrairement à Sclos-de-Contes, Sainte-Thècle-Peillon, Peille, Blausasc, l’Escarène, Touet et Lucéram qui le prononce [lu mat’iù] (lou mat’ing).

 

 

=> Les verbes

 

Comme dans l’ensemble gavot, les –r de l’infinitif se prononcent tout le temps, mais les –t de participe passé ne se disent jamais au contraire du nissarTe qui dit banhat (bagnate). Ex : “Es anat poar lai socas” [ez an’a pu’ar lej s’ukoj] (es ana pouar ley soucoy) il est allé tailler les vignes.

 

La marque de la première personne se fait par le –i à la fin du radical, dans d’autres endroits gavots comme à Lucéram ou dans le pays mentonnais cela est souvent –o [u] (prononcez : ou ).

 

Exemple de traits, prononciations et conjugaisons de l’alpin général :

 

Le pronom :

“Io” (you) je/moi

 

ESTRE (être)
“Sio” (syiou) je suis

 

ESTAIRE (habiter, être)

“Estach(a)” (estatcho) participe passé ‘été(e)’

 

AJUAR (aider)

“Ajüi” (adjui) j’aide

“Ajües” (adjues)

“Ajüa” (adjua)

“Ajuam” (adjwan)

“Ajuatz” (adjwas)

“Ajüon” (adjuoun)

 

ANAR (aller)

“Anavi” j’allais

“Anaves”

“Anava”

“Aniiam” (aniyan) nous allions

“Aniiatz” (aniyas) vous alliez

“Anion”  (aniyoun) ils allaient

 

Même terminaison à ce temps pour les 3 dernières personnes à tous les verbes, ex. : ARRIBAR, PARTIR (sauf dans le pays mentonnais)

“Partiiam” (partiyan) nous partions

“Arribiiam” (aribiyan) nous arrivions

etc.

 

POLER/ PODER (pouvoir)

“Pòli” (pwoli) je peux

“Pòs” (pwos)

“Pòl” (pwol)

“Polèm” (poulen)

“Polètz” (poules)

“Pòlon” (pwoloun)

 

- S entre voyelles se conserve bien aussi dans les conjugaisons, alors qu’il disparait en nissart et provençal oriental :

 

CREIRE (croire)

“Cresi” (cresi) je crois

 

PLASER (plaire)

“Mi plasia” (mi plaziya) me plaisait

 

- Terminaisons verbales spécifiques à l’alpin maritime :

 

CALER (falloir)

“Cuá” (cuoe) il faut ; nota : on retrouve cela jusqu’aux parlers de l’alpin côtier comme La Turbie.

“Cariá” (karjoe) il faudrait

 

Le suffixe d’intensité : - uar

“campanuar” sonner les cloches

 

=> Un vocabulaire gavot spécifique comme dans l’ensemble du gavot maritime :

“daval” en bas

“quarquaren” quelque chose

“si corcar” se coucher

“ce que” ce que

“sentir” entendre

“un puòst” un lieu

 

 

tèxtoS en BERRENC :

 

=> Còntes de Dòmna Alexandrine IMBERT naissua BARRAJA de Berra enregistràia en lo 1968 per Bernard Fruchier.

 

Istòriai berrencai de 1968

 

La masca de Clòt de Sena

 

L’eron de paisans que logavon ‘na fruma que li dion Vene. Era pèr li ajuar a culhir lai castanhas. Era un sera. L’òme diguet a sa molher : pende lo calen a la chaminèia. L’òme aviá paur, qu’a la mieja nuech sentesse de gròu bosin, coma lai nueches denant. Quora es vengua la mieja nuech, dins son liech Vene reshinholava. E damont sus lo cubert, de personas picavon de lai mans, reshinholavon, criavon de tot. Li doi vielhs aguèron paur. Lo matin a quatr’oras Vene siguet partiá. S’era levàia per marchar fòra e l’òme li corriguet darrier, tracolèt pèr veire don anava. Era anàia sai de lausas, de gròssai lausas e si picava sus lo cul e reshinholava. A ‘stach un’ora coma ‘quò, enfin totjorn aquí ges, e pi siguet calàia a maion. De retorn, lo siu padron li diguet :

- Escota Vene ti pagi e t’en vas.

- E perque ?

- T’ai vist faire de gestes que m’an pas plasut e t’en vas.

E s’en es anàia, diion que l’era ‘na masca. Aquò s’es passat a Berra a Clòt de Sena, sus lai lausas de Clòt de Sena. Degun s’en avisa plus òira d’aquel cònte.

 

Mon sògre e sògra

 

D’un temp li nòstres vielhs, mon sògre e sa frema, en la setmana manjavon que de falhòus m’un pauque de pòrc dintre, de ceers, de caulets mé de tantiflas, lo diménegue faion un lapin ò de nhòcs ò de raiòlas. E d’autre ren, e ben buvion un pauc de vin. Aquò l’era la siu norritura. Mon sògre aviá noranta dos ans e sa frema norant’ans, e an jamai vist un còp lo medecin. E pi faion lo pan de maijon cada quinge jorns, e aquò li norrissiá ben, e dintre la martra lo faion, coma faion d’un temp li nòstres vielhs, la farina la si faion, anavon morinar lo gran e pi avion lo sac de farina. Alora despendion pas gran caua, d’abòrd avian pas de sòus, que d’un temps quora i avia cent francs l’i era ric, e !

 

 

=> Discussion en berrenc ambé Dòna PASSERON Miquelina (mercés a ela) enregistràia lo 21 de janvier dal 2002 per REVEST Laurenç.

 

Frasas berrencas

 

Lis Odres, es un quartier (lis oudres es un quartye(r)) les Oudres c’est un quartier ;

Avem un bèl solèlh (aven un bèl souley) nous avons un beau soleil ;

La rosàia dal matin (la rouya dal mati) la rosée du matin ;

Lo sotran de Berra (lou soutrà de Berro) le (quartier) sous Berre ;

Io mi plasia de parlar berrenc (you mi plaziya de parlar berenc) moi, ça me plaisait de parler berrenc ;

Aquelai jornàiai, òira an bèn aumentat (aquelei djouriei, oyro an bè òumenta) ces journées maintenant ont bien augmenté ;

Sèntes lai polai totai las orai (sèntes lei pouloi toutei las ouroi) tu entends les poules toutes les heures.

 

 

Maintenant que vous en savez peut-être un peu plus, c’est à vous de jouer. Et en cherchant bien vous trouverez toujours quelqu’un pour commencer, parler et puis faire des phrases à partir de ces bases.

 

BIBLIOGRAPHIE sommaire :

 

DALBERA Jean Philippe, 1994. Les parlers des Alpes- Maritimes, étude comparative, essai de recontruction, ed. Association Internationale d’Etudes Occitanes, Londres, 1984, 750 p. (disponible à la Faculté des Lettres de Nice)

REVEST Laurenç, 2002. Linguìstica sincrònica, lo parlar vivaroalpin de Berra (Alps Maritimas), airal trivalent entre vivaroalpin maritime, creissent e meian. 4 p. travail présenté à l’Université de Nice, faculté des Lettres.

REVEST Laurenç, 2003. Le vivaroalpin maritime (dit gavot) et la zone au contact du niçois et du provençal dans les Alpes Maritimes, 135 p. Mémoire de Maîtrise.

 



[1] Transcription des sons entre crochets en alphabet phonétique international.